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mardi 1 mars 2016

Comprendre la situation en Asie du Nord-Est, trois points de vue - chinois, coréen et japonais - pour deux perspectives

www.humouretdessin.canalblog.com
Jeudi 18 février dernier, je suis allée à l'IFRI (Institut français des relations internationales, think tank de géopolitique sis à Paris dans le XVè) pour assister à une conférence, dont le thème était: Coopération avec frictions en Asie du Nord-Est. On se souvient tous du tir de fusée effectué par la Corée du Nord le 7 février dernier, pas vrai?
L'Asie du Nord-Est, qu'est-ce que c'est d'abord? C'est où? Ça recouvre quels pays? Voici la réponse, une carte vaut mieux qu'un long discours:

atelier de cartographie -  Sciences Po


Nos intervenants.


1- Première perspective: les relations commerciales


Cette région, c'est compliqué. Pourquoi??? Parce que, d'un côté, il y a ça: l'ombre du TPP plane fort!
(TPP: traité de libre-échange multi-latéral, il n'y a qu'à voir le nombre de flèches!)




Je vous ai ajouté la carte ci-dessous, car elle complète et montre bien l'impact de l'Asie du Nord-Est sur toute cette partie du monde en matière commerciale:


Donc, vous l'avez compris: le commerce joue un rôle prépondérant dans la géopolitique de la région et ce n'est pas moi qui le dis! La négociation du TPP avance cahin-caha avec des frictions: la Chine le refuse, dit que c'est un instrument des USA, le Japon hésite à le ratifier car ce pays préfère des traités bilatéraux. En plus, c'est le quatrième partenaire de la Chine, or, aucun traité ne lie les deux pays. Pour faire encore plus complexe, la Chine refuse toute forme d'encadrement légal destiné à protéger les investissements coréens et japonais sur son territoire: les investisseurs font la tête, ils n'ont aucun recours s'ils ont des partenaires chinois chelous qui décident de leur faire un enfant dans le dos.
Malgré toutes ces DIVERGENTES... heu divergences, c'est le commerce qui permet l'intégration des différents pays de la région.
La croissance économique de la région n'a rien à voir avec celle de l'UE, hein. Forte population, forte part des jeunes dans cette population, peu de terres comparé à l'Europe, un besoin urgent d'infrastructures, donc les relations commerciales contribuent à intégrer les pays les uns avec les autres.

À propos d'infrastructures, même si cette carte ne concerne pas directement l'Asie du Nord-Est, voici un exemple : le réseau de voies ferrées financées par la Chine à partir de Kunming, une ville du sud du pays: énorme, il relie les principales capitales de l'Asie du Sud-Est à Kunming...



La Chine est une grande puissance économique, CQFD (ce qu'il fallait démontrer), certes, mais en ce qui concerne les relations internationales, le tableau est plus mitigé...

2- Deuxième perspective: la géostratégie et le rôle des grandes puissances

Et de l'autre côté, y a ça!!! la présence US en Asie



Depuis 1945, il reste des "anomalies historiques" dans la région, à savoir: deux Corées, deux Chines (RPC et Taiwan), et un Japon non encore "normalisé", c'est à dire, qui, suite à sa défaite de 1945, est bridé en matière de défense et de relations internationales. Donc cette situation est source de friction, que ce soit entre les deux Chines, ou les Corées, ou dans le cadre des relations entre ces différents pays et ce Japon "non normalisé".

Concernant la Corée du Nord, c'est le seul allié objectif de la Chine dans la région. Cependant, selon le Pr. Huang, notre intervenant chinois de la matinée, la Chine ne soutient le "régime réactionnaire" de Pyongyang que pour deux raisons:
-si la Chine suspend son aide alimentaire, une horde de réfugiés coréens arrivera sur son territoire: crise humanitaire majeure
-si la Chine suspend ses livraisons de pétrole, le régime s'effondre. Ce qui risque de se passer alors, c'est la mise en place d'un nouveau régime pro-USA. Dilemme, donc.
Le dirigeant de la Corée du Nord sait pertinemment ce qu'il fait en lançant ses fusées de temps en temps. Si son régime disparaît, sa survie n'est pas assurée, et il risque la CPI (cour pénale internationale). Ces tirs de fusée, c'est une sorte d'assurance-vie.
Deux grands scénarios se dessinent pour les prochaines années:
-la Corée du Nord devient un état nucléaire, c'est le "modèle Iran"
-il y a des frappes préemptives US sur les installations: ooups...Même si elles mettent ces installations hors d'état de nuire, dans le même temps, les US ne pourront pas frapper l'ensemble de l'armée conventionnelle, bases, casernes, etc.
et Reoops... le pays est tellement petit, et les "types aux manettes" tellement doués que le territoire chinois pourrait bien être frappé par des missiles US quelconques... vous imaginez la situation, pas besoin de dessin ou de carte, hein, pour se représenter la suite...
Donc, entre une Chine qui a de bonnes raisons stratégiques pour ne pas intervenir, un dictateur qui fait tout pour s'assurer une pérennité et qui y réussit pour l'instant, les conflits larvés entre USA et Russie, l'impuissance militaire du Japon... voici quelques points qui vous expliquent la situation qui s'exacerbe périodiquement mais qui s'assouplite du fait de nombreuses relations commerciales entre les différents pays de la zone.


https://www.ifri.org/fr/publications/enotes/asie-visions/nationalismes-chine-japon-implications-relations-bilaterales
http://tempsreel.nouvelobs.com/monde/20150223.OBS3211/coree-du-nord-la-riposte-rituelle-du-tir-en-mer-jaune.html
http://www.aiib.org/
http://www.agora-erasmus.be/L-infrastructure-du-Pont-terrestre

lundi 21 décembre 2015

La réhabilitation des jeunes radicalisés, treizième travail d'Hercule?

En finir une bonne fois pour toutes avec la radicalisation des jeunes?


Je ne me suis pas faite entendre lors de la vague médiatique qui a suivi les attentats du 13 novembre. J'ai refusé! Noyée dans une masse d’infos, j’ai préféré remiser ma plume.

Vlan! J'ai renoncé

Puis, plume toujours au repos, j’ai choisi d'écouter ce que les gens avaient à dire sur ces événements. C'est fou comme tout ce qui est écrit ou dit ou vidéotapé dans les médias passe complètement à côté de ce que pensent « les gens»,  c’est à dire : ceux que je croise, que vous croisez au centre commercial, à la salle de sport, au boulot etc. Cette opinion publique, multiforme, morcelée ne correspond pas avec les « discours médiatiques officiels », d'où le constat suivant :
1) À force d'entendre ce flux continuel d'informations, on ressort systématiquement ce qui est dit à la radio ou dans telle émission télé pour faire comme tout le monde ; exit les opinions personnelles et bonjour l'appauvrissement des échanges entre personnes! parce que si t’as pas entendu le truc ou vu la même chaîne que ton interlocuteur, t’as l’air un peu c…, non, décalé, dans la conversation, restons polis. Scène fréquemment observée:
« Comment !" s’exclame-t-elle," tu n’as pas vu Machin dans l’émission de Truc ? » et de passer pour un gros looser alors, un peu de provoc’  pour faire monter la sauce:
-provoc' bonobo : oh moi, je ne regarde pas la télé, c’est tellement superficiel, et ils ne disent pas le plus important de toute façon ;
-provoc’ de base : ça ou peigner la girafe, y a 130 personnes qui y sont passées, alors…
2) on est complètement frustré parce que personne ne dit ce qu’on pense : mais ras-le-bol de ces conneries d'attentats! Qu'est-ce qu'on a fait au bon Dieu pour que ça nous tombe dessus!

Dans cette ambiance tendue et délétère, voici ce que je reçois:


La lecture du dernier numéro de « Politique Étrangère » m'a donné l'envie de  de partager cet article avec vous :
« Prévention de la radicalisation et déradicalisation : les modèles allemand, britannique et danois » de Asiem El Difraoui et Milena Uhlmann, « Politique Étrangère », hiver 2015-2016.

Bizarre, bizarre.

Curieusement, à la première lecture, j’ai été ramenée loin en arrière. Voyez plutôt :

En 1983, j’étais en fin de première année à Sciences Po Paris et les examens de passage en seconde année approchaient à grands pas (je ne les ai pas eus d’ailleurs, mais ce n’est pas la faute de ce qui va suivre). Parmi ces épreuves, une épreuve orale de présentation de trois livres, deux choisis sur une liste et un livre « libre » si je puis dire. À cette époque, l’actualité était riche des hauts faits des régionalistes : Basques, Bretons, Corses… et, en librairie, j’étais tombée sur:

« Vous en avez vraiment assez d’être français ? » de Jean Ferniot
grasset.fr
Pour les citations de cet auteur, celle qui m'a le plus marquée c'est:
"vos gueules, les binious"
À lire sur
http://www.dicocitations.com/auteur/1650/Jean_Ferniot.php

C’était un petit brûlot anti-régionaliste. J’ai eu le déclic et hop, je le mets sur ma liste de bouquins. Exit les René Rémond et les « Mémoires de guerre » du Général de Gaulle. Je me souviens de la tête de l’examinateur qui s’attendait à un choix beaucoup plus orthodoxe. J’ai eu un succès fou ! Le rapport entre la dé-radicalisation et ce bouquin? Ce pourrait être un nouveau titre, genre
-"Vous en avez vraiment assez d'être musulman français?"
par exemple.

Orthodoxe : le mot est écrit.
Depuis, le vocabulaire a évolué : radicalisation, dé-radicalisation, réhabilitation des djihadistes, prévention, désengagement, et je t’en passe et des meilleurs.  Les auteurs ne se sont pas arrêtés là (ils ont à peine commencé leur article d’ailleurs !) et ils se sont penchés sur les mesures prises par des pays voisins, à savoir l’Allemagne, le Royaume-Uni, deux voisins proches, puis le Danemark, un peu plus éloigné.

Non seulement je lis la revue, mais je la prends en photo aussi.


D’abord quelques chiffres :

Allemagne
o Population totale : 80,20 millions
o Nombre de musulmans : 1,5 millions (soit 1,9% de la population)
o Origine des musulmans résidant en Allemagne : Turquie, Europe du Sud-Est, Moyen-Orient et Afrique du Nord
o Régions habitées :  Rhénanie du Nord Westphalie, Bade-Wurttemberg, Bavière et Hesse.
o Nombre de djihadistes partis combattre :730
o Nombre de djihadistes revenus : 230

www.liredanslenoir.com


Grande-Bretagne
o Population totale : 56 millions
o Nombre de musulmans : 2,7 millions (soit 5% de la population)
o Origine géographique des musulmans résidant en Grande-Bretagne : Pakistan, Bangladesh, Inde
o Régions habitées par ces communautés : villes désindustrialisées du centre de l’Angleterre et Est londonien
o Nombre de djihadistes partis combattre : 700
o Nombre de djihadistes revenus : environ 300

www.fr.dreamstime.com


Danemark
o Population totale : 3,325 millions
o Nombre de musulmans : 133 000 (soit 4% de la population)
o Origine des musulmans : Turquie, ex-Yougoslavie, Irak et Liban et Somalie
o Régions habitées : Copenhague, Aarhus et Odense
o Départs de djihadistes : 170
o Retours de djihadistes : 50



C’est pas plus mal de rappeler quelques fondamentaux, par exemple, la population totale d'un pays. Je me suis rappelée ainsi que l’Allemagne était drôlement plus peuplée que la France, ce qui peut expliquer son développement et dynamisme économique, par exemple ; ce qui est rarement souligné par les « volées d’information » qu’on nous assène à propos de ce pays, que ce soit le scandale Volkswagen ou la balance commerciale allemande bénéficiaire…

Flûte, je me suis éloignée de mon sujet

Donc, revenons à nos moutons: on voit que dans ce cas, la part des musulmans dans la population allemande n’est pas très importante, contrairement au Royaume-Uni, Danemark ou France (63 millions d’habitants, nombre de musulmans résidant : entre 3,7 et 4,5 millions). Ce qui est important également de noter, c’est l’origine géographique de ces populations musulmanes, différentes selon chaque pays étudié. Ce qui nous ramène au passé des pays en question.

Au-delà de ces quelques chiffres, en fait, l’histoire de la prévention de la radicalisation des jeunes dans ces pays pourrait se résumer à :

« c’est l’histoire d’un mec qui… » de Coluche.


oldscoop.fr
Ne me dites pas que je me suis encore égarée! C'est pas vrai.

Bizarre comme association. Pas si bizarre que ça quand on lit dans l’article de PE* que l’action menée pour contrer la radicalisation des jeunes est souvent le fait de personnes engagées.
En Allemagne, dans le cadre du programme « Violence Prevention Network » en milieu carcéral, l’activité doit beaucoup à deux animateurs, Hatem et Mohammed, qui ont une formation théologique et pratique qui les rend capables d’opposer à la vision souvent superficielle et doctrinaire des islamistes une vision plus juste de l’Islam et d’en convaincre leurs interlocuteurs.
Au Royaume-Uni, Usman Raja, champion d’arts martiaux, a créé une fondation appelée the Unity Initiative, dans laquelle il défie des apprentis djihadistes dans des combats et où il les invite à s’entraîner, pour canaliser leur violence. En discutant il prêche un Islam holistique.

www.unityinitiative.co.ok...oops reprenons: www.unityinitiative.co.uk, pour une fois, une faute de frappe sympa!

En fait, ces actions individuelles nous sont bien connues parce que le cinéma et la télévision ont transformé ces personnalités en personnage-type. Qui n’a pas vu, dans un polar français, un ancien prisonnier prendre des jeunes sous son aile pour leur éviter de se faire embrigader par des gangsters ?

La richesse de l’action menée pour le désengagement des jeunes de la violence religieuse tient à ce qu’elle est le fait d’individus engagés, mais également de programmes étatiques qui allient le suivi individuel à l’intégration sociale et professionnelle. C’est le cas des programmes Hayat (« vie » en arabe) en Allemagne, du programme Contest au Royaume-Uni et du programme EXIT au Danemark où mesures sociales et professionnelles côtoient accompagnement personnel et écoute des familles.

Que peut-on attendre raisonnablement de ces programmes de prévention et de réinsertion?

Toutes ces initiatives ont pour la plupart moins de dix ans d'existence et il est difficile d'en tirer déjà des résultats.
Mais voici tout de même quelques chiffres:
-Hayat: sur 170 personnes suivies, 36 étaient considérées comme dé-radicalisées,  39 cas étaient résolus;
-Violence Prevention Network: 73 personnes se sont portées volontaires pour suivre cet accompagnement en milieu carcéral;
-pas de chiffres pour le Royaume-Uni;
- Au Danemark, 16 djihadistes ont été pris en charge, 10 ont suivi le programme de dé-radicalisation.

OK, Ok, je vous vois venir... ces chiffres sont modestes.
Comme je vous le disais, ce n'est que le début.
Tous ces programmes pourraient servir d'inspiration en France, où le soutien à la dé-radicalisation est le fait uniquement du mouvement associatif.
Pour moi, toutes ces mesures, c'est un indice d'espoir. Nos sociétés sont quand même capables de tendre la main à ceux qui ont dérapé, et ce n'est pas rien. Particulièrement en cette fin d'année, porteuse d'espoir universel. Mais bon, ça n'engage que moi, pas vrai?

J'aime bouquiner, je vous ai dégotté quelques pépites sur le sujet... romans passionnants, suspens... c'est ce que je vous propose... et vous disposez!

Quelques romans pour comprendre le processus de radicalisation:
DOA: "Pukhtu"
Romancé mais frappant et passionnant.

Pierre Pouchairet: "La filière afghane"

Un ancien policier détaché en Afghanistan s'est servi de son expérience pour écrire ce livre...

Celui-là est génial aussi



Trop, trop classe lui...

Quelques liens:
http://www.france24.com/fr/20140606-internet-catalyseur-radicalisation-jeunes-musulmans
http://www.terrafemina.com/article/cette-association-de-musulmans-lutte-contre-la-radicalisation-sur-facebook_a295080/1
https://www.youtube.com/watch?v=lfngyRGn-aQ
http://www.millebabords.org/spip.php?article27307

Quelques liens sur les programmes cités dans cet article, et détaillés par les auteurs de l'article:
http://hayat-deutschland.de/english/
(en anglais et en allemand, pour ceux qui peuvent lire dans ces langues)
http://www.violence-prevention-network.de/en/
(même remarque)
http://www.quilliamfoundation.org/
(into English, yes we can!)
http://www.unityinitiative.co.uk/index.html
http://www.francetvinfo.fr/monde/terrorisme-djihadistes/danemark-a-aarhus-on-aide-les-anciens-jihadistes-on-ne-les-traite-pas-comme-des-terroristes_724389.html
(celui-là en français, c'est cadeau)

*PE: Politique Étrangère